Extrait d'Edith 63 (biographie)

« Lorsqu’Hélène sortit de la case, le ciel était étrangement calme, la rue déserte. Le feuillage des palmiers curieusement était figé. Pas la moindre brise pour faire frémir les feuilles des arbres à pain. Les cris des enfants, qui généralement se chamaillaient devant la porte des voisins, manquaient curieusement. Les poules n’étaient pas dans le jardin. Même les chiens, qui habituellement traînaient sur les trottoirs, la truffe au sol, en quête de quelque poubelle à piller, avaient disparu. Les portes et les battants des habitations étaient fermés. En remontant la rue, Hélène remarqua que les volets de certaines maisons avaient même été renforcés par des planches, cloutées en travers. On avait pris soin aussi de débarrasser les appuis des fenêtres de leurs pots de fleurs, les objets qui traînaient ici ou là autour des habitations.

On eût dit ce jour-là que la ville de Fort-de-France était en état de siège. La peur au ventre, ses habitants se terraient, attendant un ennemi invisible qui allait frapper d’un instant à l’autre et contre lequel il était inutile de lutter. Hélène était inquiète. L’atmosphère empreinte d’une lourde angoisse étreignait la ville et accélérait le rythme de son cœur. Lorsqu’elle arriva chez maman Fifi, elle cogna plusieurs fois contre le battant. Elle entendit que de l’autre côté, on déplaçait des objets puis la porte s’ouvrit.

- C’est Marie ? interrogea simplement la vieille femme.

La fillette hocha la tête et attendit. Quelques minutes plus tard, elles se précipitaient toutes deux vers la case d’Hélène. Boisnoir retira rapidement les planches qui temporairement protégeaient l’habitation habituellement ouverte à tous les vents. Maman Fifi se pressa vers la chambre dans laquelle Marie avait commencé seule le travail. Au moment où elle perdait les eaux, le déluge s’abattait sur Fort-de-France. Le sifflement du vent sur les toitures de tôle, sur les troncs des palmiers qu’il couchait en passant, couvrait les cris de Marie. Une des planches qui calfeutrait une fenêtre céda et le vent balaya tous les objets sur la table. Pendant que Boisnoir, à moitié ivre, s’évertuait à refermer, Fifi m’aidait à venir au monde. Édith, la tornade qui dehors faisait rage, me prêta un peu de son souffle et je poussai mon premier cri.

C’était en 1963, alors qu’Édith dévastait la Martinique, je hurlais à pleins poumons ma fureur de vivre. Édith fut l’un des plus violents ouragans du 20éme siècle dans les Antilles. Je suis née de l’œil du cyclone qui m’a abandonnée en passant, dans une case miteuse, à une douloureuse destinée. »

 

Extrait d’une biographie, Gildas Chevalier           http://www.petit-livre.fr              

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